EX EYE / Colin Stetson / Sheenah Ko – Le Cercle, 29 novembre 2017

Sheenah Ko – Photo : Linus Ouellet

La soirée a commencé exactement comme je l’avais imaginée, avec les sonorités éthérées de Sheenah Ko, artiste aux talents multiples mais notamment assignée aux claviers au sein du groupe montréalais The Besnard Lakes, que la présence d’une danseuse contemporaine de grand talent, sa collaboratrice Brittney Canda, venait compléter élégamment. J’ai cependant rapidement été remis à ma place quand les sonorités méditatives et hypnotisantes de synth qui ont ouvert la performance ont été complétées par des rythmes dansants assez soutenus, expliquant du coup la présence d’une co-performeuse s’occupant de la mise en mouvement des compositions électro pop assumées de Ko. Cette dernière aurait bien pu se faire voler la vedette, tant sa collaboratrice offrait une performance intense et sentie, mais la solidité de ses compositions et l’effet de surprise quant à sa teneur électro lui ont permis de mériter elle aussi son lot de louanges. Elle qui a pourtant avoué en cours de performance ne s’être mise que récemment à l’élaboration de sonorités dansantes de cet acabit, suite à l’achat d’un synthétiseur «Prophet» qui serait tellement plaisant à utiliser qu’il lui aurait donné envie de partir ce projet. Parfois plus minimalistes et parfois plus maximalistes, ses créations témoignaient tout à la fois d’une minutie et d’une énergie bien transposée dans la performance.

Ex Eye – Photo : Scott Irvine

Le groupe suivant nous proposait un degré de délicatesse inversement proportionnel, mais tout autant de moments de grâce. Disons que le « match » qu’on nous proposait pariait sur notre ouverture d’esprit, et c’était un pari gagné d’avance avec les artistes au menu. Ex Eye est venu présenter pour la première fois à Québec le matériel contenu sur leur premier album, paru plus tôt cette année chez Relapse. Mise à part une brève introduction et quelques moments de transition, l’essentiel du concert était constitué de l’album qui était de plus présenté grosso modo dans le même ordre une fois transposé sur scène. Les prouesses des différents membres du groupe sont à couper le souffle, surtout celles de Colin Stetson aux saxophones respirés circulairement et Greg Fox à la torture frénétique de peaux et de cymbales, ce dont on se rend compte assez rapidement si on n’était pas déjà au courant. Xenolith; The Anvil, la pièce qui ouvre l’album et qui a ouvert le concert, c’est le genre de truc qui te jette la gueule à terre pour ne la plus pouvoir recoller ensuite, l’intensité des sonorités agencées semblant à la fois sortie des enfers et descendue du ciel. Alors que celle-ci se termine après quatre minutes bien senties, la suivante, Opposition/Perihelion; The Coil, en propose plutôt douze, et ses moments plus calmes sont rarement plus calmes, alors que ses moments plus intenses sont pas mal plus intenses. Disons que si on était là pour prendre le thé, on était pas sortis du bois. La métronomie sadique du batteur Greg Fox était encore plus impressionnante à voir dans une plus petite salle, comparativement au Colisée de Victoriaville où j’avais eu la chance de les voir ce printemps dans le cadre du FIMAV, avant le lancement de l’album. Colin Stetson, un habitué du Cercle, fait toujours plaisir à voir aller, tant son degré de virtuosité semble souvent inhumain. Quant au guitariste Toby Summerfield et au claviériste Shahzad Ismaily, ils ont offert une performance aussi sentie, partageant parfois la vedette avec l’un ou l’autre des virtuoses mentionnés précédemment, avec des duos intenses placés en transition entre certaines pièces.

Somme toute, la soirée restera probablement dans le coeur et dans les oreilles des gens réunis sur place, qui ont eu droit à une forte quoique relativement courte dose de musique plutôt intense et novatrice, qui méritait qu’on se farcisse les décibels produits par l’énergique quatuor. C’était, en plus des deux demoiselles qui se sont occupées de la première partie, de la visite rare comme on aimerait en voir passer plus souvent!

[SPECTACLE] Sarah Neufeld et Eartheater envoûtent l’Anti

Quand je suis arrivé à l’Anti en ce lundi soir maussade, ça semblait s’enligner pour une soirée vraiment relax, la place était presque déserte et il restait à peine vingt minutes avant le début annoncé du concert. J’éprouve une profonde satisfaction à voir ce lieu, auparavant connu sous le nom de l’AgitéE, accueillir encore à l’occasion des concerts de musique champ gauche de haute qualité mais adressée à des clientèles-niches. Le concert dont il est question ici fait selon moi partie de cette catégorie et j’espérais qu’il y aurait du monde pour en profiter. Les gens sont finalement arrivés tranquillement jusqu’à ce que surgisse sur scène Eartheater, une artiste new-yorkaise qui en était à sa première visite dans notre vieille ville de Québec.

Eartheater
EARTHEATER (Photo: Marion Desjardins)

 Pendant la première pièce, l’artiste utilisait des effets multiples pour créer une ambiance mystérieuse et captivante, tout en réconciliant des éléments plus liturgiques et d’autres plus païens dans sa performance vocale. La seconde présentait au public un jeu de guitare plus précis et au son clean et rapide qui contrastait avc le premier titre plus chargé et artificiel dans ses sonorités. Le vocal, baigné dans la réverbération, est tantôt constitué de sons aux allures de miaulements angéliques qui pourraient rappeler une certaine Claire Boucher, aussi connue sous le nom de Grimes, et tantôt ponctué de spasmes plus imprévisibles et torturés, mais toujours aussi sentis. Lorsque la troisième pièce commence, on a encore affaire à quelque chose d’original, qui s’inscrit d’une certaine manière en continuité avec les pièces précédentes tout en se distinguant radicalement par les rythmes et les sonorités employées, procurant une belle variété à l’enchaînement d’oeuvres sélectionnées. Si le vocal peut rappeler Grimes, la musique elle, est tout sauf linéaire, peu accessible à la base, souvent apaisante mais parfois syncopée ou encore groovy à d’autres moments. Certains segments résolument plus expérimentaux et hypnotisants donnent davantage une dimension tripative et hallucinante. L’artiste utilisait tout au long de la performance des boucles qui semblaient parfois pré arrangées en partie et qui étaient aussi parfois créées de toutes pièces. À un certain point du concert, une boucle  assez développée lui a permis de délaisser son instrument tout en profitant de sa mélodie pour danser davantage en chantant, avant de s’adonner carrément à des figures de yoga et à de la danse contemporaine qui avait des allures d’art-performance. Cette danse l’a éventuellement amenée à retirer des couches de vêtement jusqu’à ce qu’elle n’arbore qu’un t-shirt portant l’inscription « Stop Cop Terror », le tout pendant une pièce évoquant une révolution. À la fin de la performance, on comprenait encore mieux l’art d’Eartheater, qui revendique une individualité sans compromis et dont le t-shirt portait, outre le message mentionné précédemment, la formule revendicatrice « Destroy all systems of control ». C’est vraiment une artiste incontrôlable qu’on a vu jouer, mettre sa musique en boucle, chanter, danser, faire le pont en yoga et finalement se rouler par terre avant de se dévêtir partiellement, avec tout le talent nécessaire pour assumer ses extravagances. Allez jeter un oeil à la superbe galerie photo concoctée par Llamaryon pour vous en convaincre, du moins pour l’aspect visuel. Eartheater a finalement été une belle découverte et un bris de glace très pertinent pour cette soirée mettant à l’honneur la virtuosité de musiciennes fortes, dont celle de la violoniste qui s’apprêtait à gravir la scène après une brève entracte.

Sarah Neufeld
SARAH NEUFELD & COLIN STETSON (Photo : Marion Desjardins)

 Sarah Neufeld est membre d’Arcade Fire et conjointe d’un autre virtuose, le saxophoniste olympien Colin Stetson qui, disait-on, allait l’accompagner pour quelques uns des morceaux interprétés ce soir. Elle est apparue avec une grosse casquette et une veste camouflage surdimensionnée, sans tambour ni trompette pour amorcer le concert en solo. Offrir une performance très technique et sentie au violon ne l’empêche pas de pousser l’audace jusqu’à y ajouter une performance vocale impeccable. Après s’être adressée à la foule dans un français très correct et charmant, la violoniste invite son acolyte Stef Schneider qui l’accompagnera ensuite à la batterie surtout, mais aussi aux séquences, clavier et effets à certains moments. La pièce titre du premier album Hero Brother a permis d’introduire le batteur en force. À la fin de la pièce, de chaleureux applaudissements incitent Neufeld à inviter l’assistance à s’approcher pour mieux sentir son énergie, mais c’est davantage la foule qui avait quelque chose à gagner par ce rapprochement, parce que ce calibre de performance rarement offert d’aussi près avait de quoi plaire dans l’intimité de l’Anti, parmi la quarantaine de personnes qui avaient finalement affronté les intempéries pour aller apprécier un concert aussi enjoué que puissant, de la part de cette force de la nature. L’usage très créatif qu’elle peut faire de son instrument, avec des techniques et styles variés, n’a d’égal que celui que peut faire du sien Colin Stetson, son mari avec qui elle a d’ailleurs collaboré pour un album en duo qui vient compléter leurs discographies respectives. Il l’a d’ailleurs rejoint pour la suite du concert, après un long beat très soutenu fait sur le high hat qui agrémentait une note constante au violon et des vocaux aux allures de mantra. La plupart des pièces sélectionnées étaient interprétées fidèlement mais quelques écarts, extensions ou variations venaient agrémenter le tout à l’occasion. Neufeld, maintenant accompagnée de Colin Stetson, interprète d’abord le premier extrait de The Ridge, son nouvel album, un morceau intitulé « We’ve got a lot ». J’ai de la difficulté à identifier deux des instruments utilisés par le saxophoniste pendant son set, le premier s’apparentant à un saxophone soprano mais branché sur l’électricité et le second ayant la forme d’un trombone vertical mais sans pour autant coulisser, et qui au final semblait plutôt être une autre variante de saxophone. Les deux musiciens, qui ont une complicité impressionnante ensemble, en plus d’être tous deux virtuoses et créatifs, s’adonnaient à des échanges très captivants avec la batterie généralement bien présente à l’arrière plan, avant que cette dernière ne s’estompe pour les deux derniers titres. Le premier de ces derniers morceaux, officiellement le dernier en excluant le rappel, c’était «When The light comes in », qui est également la dernière pièce du plus récent album de Neufeld. Le second morceau, offert au public après un rappel vif et insistant, c’était « The Sun Roars Into View », la pièce monumentale qui ouvre l’album collaboratif avec son mari.

Lorsque les dernières notes se sont tues, on avait l’impression d’avoir partagé un moment précieux avec deux êtres d’exception jouant de leur instrument en symbiose totale, le tout dans une ambiance très sympathique et sans prétention, malgré le gros calibre que les hautes voltiges des interprètes apportaient à la soirée.

Photos: Marion Desjardins / Llamaryon

[Concert] Colin Stetson & Sarah Neufeld (Arcade Fire), 12 juin 2015, Le cercle

Album du duo
Album du duo

Avec les critiques assez élogieuses de leur premier album en duo (Pitchwork, Libération, La Presse) c’était assez surprenant de voir la salle du Cercle à moitié pleine pour voir Colin Stetson (Bon Iver) et Sarah Neufeld (Arcade Fire). Il faut dire qu’avec Les Plants and animals au Centre Morin et Organ Mood au Pantoum, le public avait dû se diviser pour ce vendredi 12 juin 2015.

La première partie était assez surprenante. La musique expérimentale de Ryan Sawyer (Lone Wolf) semblait l’être seulement pour lui-même. Ces jams de batterie manquaient cruellement de concordance et sa voix tuait toute harmonie possible.

Heureusement, le duo ou couple de musiciens est arrivé pour relever le niveau. Un peu intimidé pour leur quatrième prestation live après la parution de leur premier album, ils commencent avec la pièce titre « The suns roars into view ».

Colin Stetson & Sarah NeufeldLa salle attentive (ce qui devient rare au Cercle) s’est alors laissée emporter par la symbiose du saxophone et du violon. Le terme « symbiose » est pourtant réducteur pour décrire leur musique. Dans des boucles harmonieuses et complexes, Colin va aller chercher une certaine noirceur tonitruante avec ses instruments en cuivre. Tandis que Sarah va apporter une certaine douceur avec les cordes de son violon. Le tout s’alterne sans heurt, parfois en crescendo ou en decrescendo. Un baume à l’âme qui alterne entre souffrance et réconfort.

Les musiciens s’écoutent, se répondent, se complètent et dansent presque par moment. Malgré la gêne, ils ont donné leur musique ou du moins ils ont montré la maîtrise de leurs instruments. On était bien sur notre petit nuage, on avait du mal à revenir à la dure réalité en sortant.

 

Photos: Marion Desjardins/Llamaryon pour ecoutedonc.ca

 

[foogallery id= »8306″]

[À NE PAS MANQUER] Colin Stetson et Sarah Neufeld au Cercle

stetsonneufeldOn savait déjà que le saxophoniste et clarinettiste Colin Stetson et la violoniste Sarah Neufeld aimaient collaborer ensemble, comme peuvent en témoigner tous ceux qui les ont vus à Victoriaville l’année dernière. Après tout, dans la vie de tous les jours, ils sont un peu plus que colocataires.

Quand ils ne font pas de la pop avec Arcade Fire, Stetson et Neufeld ont une approche beaucoup plus exploratoire de la musique. Suffit d’écouter l’excellent, mais déroutant, Never Were the Way She Was paru en avril dernier et dans le cadre duquel le duo est présentement en tournée. Oubliez les structures couplet-refrain-couplet-refrain-pont-refrain habituelles, on nage ici dans des eaux qui pourraient sembler inconnues pour la plupart des fans du groupe des frères Butler, où la voix et le violon de Neufeld se marient à merveille aux divers cuivres utilisés par Stetson.

Une musique déroutante, oui, mais tout à fait séduisante et ô combien gratifiante pour le curieux!

Colin Stetson et Sarah Neufeld seront au Cercle ce vendredi pour présenter Never Were the Way She Was. Une occasion unique de voir deux musiciens talentueux que vous connaissez déjà pour d’autres raisons vous couper le souffle.

  • Date : vendredi 12 juin à 20 heures 30 (portes : 19 h)
  • Lieu : Le Cercle, 228 rue St-Joseph E
  • Prix : 15 $ (+ frais) en prévente, 17,50 $ à la porte. Billets disponibles au Cercle, au Knock-Out et sur lepointdevente.com
  • Présenté par : Le Cercle – Lab vivant et District 7 production