Entrevue : Olivier Langevin (Galaxie)

Super Lynx Deluxe, c’est l’appellation du dernier né du groupe Galaxie mené par Olivier Langevin et comme d’habitude c’est un party musical. Riffs dansants, rythmes percussifs efficaces signés Pierre Fortin, textures riches souvent portées par l’expérimenté François Lafontaine aux claviers et textes naviguant dans les eaux troubles des dérapages nocturnes, on reconnait d’emblée la signature Galaxie. Nous avons profité du passage de Langevin lors de la clôture de la tournée de Fred Fortin pour parler de cette nouvelle oeuvre; une véritable synthèse de tout ce qu’a fait Galaxie, avec en prime un pas en avant dans l’exploration de nouvelles dynamiques et sonorités. En plus, l’album sort directement en vinyle (avec en prime une réédition de Tigre et Diesel, on nous susurre que l’idée de relancer les deux premiers albums suit son cours) ce qui permettra aux fans de profiter pleinement de la superbe pochette de Martin Bureau.

En guise de prologue, j’ai demandé à Olivier Langevin de nous parler de ses états d’âme au sujet de dernier concert qu’il devait donner le soir même à l’Impérial Bell avec Fred Fortin pour sa tournée Ultramarr. «C’est le dernier show avec notre beau Fred, ça va être émotif j’ai l’impression. Pour vrai c’est un peu triste, parce que c’est une belle gang, un beau band. Frank, Fred pis moi, on continue dans Galaxie, mais on se sépare quand même de Jocelyn (Tellier, guitariste) et Samuel (Joly, batteur) et des techs faque c’est un peu triste même si on sait qu’on va refaire des trucs ensemble.»

Lorsque je le questionne sur l’explosion de popularité de leurs projets respectifs il explique avec humilité: «Je pense que c’est le travail des années, on enligne les projets que ce soit Galaxie, ou lui, ou Gros Mené, on tient notre monde en vie, puis c’est la même base de fans qui vient nous voir. Je pense que c’est l’accumulation et le travail à long terme qui a créé tout ça.» Au sujet de cette popularité qui est survenue pas mal en même temps que la chute des ventes d’albums, il mentionne ne pas vraiment penser à ce genre de chose. «Je l’sais pas, on a tellement toujours été un peu à côté de la track, oui on pourrait faire des statistiques et se dire que si on vend 10 000 disques aujourd’hui ça aurait pu être 3 ou 4 fois plus en 95, mais ça devient un peu inutile. J’ai l’impression que peu importe, ça aurait été un peu la même affaire. Je suis pas aigri en tout cas. Ça va bien, on tourne en masse tout le temps. J’espère que ça va continuer. On a du fun à jouer ensemble, autant qu’avant, sinon plus! On continue à s’améliorer un p’tit peu. On est choyé de pouvoir continuer à faire ça pis on a du beau monde qui vient nous voir.»

Nous sommes ensuite entrés dans le vif du sujet, soit ce disque tout frais qui arrive chez les disquaires ou autres plateformes numériques aujourd’hui même. Je voulais d’abord savoir s’il y avait eu une ligne directrice pour l’élaboration de cet album. «Pas vraiment, d’habitude après une tournée je mettais la clé dans la porte et je switchais sur d’autres projets. Celui-là on a commencé à l’enregistrer à la fin de la tournée de Zulu. On s’est installé à mon studio; j’avais continué à composer, et on s’est dit qu’on essayait de ne pas perdre le beat. Comme des vieux ados on a trippé, sans se dire qu’on tapait un album. Après la première fin de semaine, on avait déjà la toune Phénoménal de faite. On a continué à se faire des petits meetings de même pendant l’année et l’album a fini par apparaître au travers de tout ça assez facilement.» Bien qu’il reste dans les voûtes 4-5 chansons ou ambiances qui cadraient moins sur l’esprit “Super Lynx”, on retrouve sur le nouvel album l’essentiel du processus créatif de la dernière année. «C’est beaucoup Pierre Fortin, Frank (Lafontaine) pis moi qui travaillons sur les versions live des chansons. Après on rajoute parfois des trucs avec d’autres.» Le contexte de création est important aussi. Quand il travaille seul dans ses affaires, l’horaire 9 à 5 fonctionne assez bien avec les hauts et les bas inhérents à la création. Cependant, quand vient le temps d’enregistrer en gang, il faut pouvoir oublier le temps et laisser aller les choses, même si ça représente un défi supplémentaire avec les familles et les projets de tout le monde.

Même s’il arrivait en studio avec des idées embryonnaires pour laisser toute la place au reste du trio et éviter le piège du démo qu’on cherche à reproduire, le groupe a tout de même conservé quelques pistes de guitare qui apparaissaient sur les démos. Une façon de conserver une touche de l’élan initial. Questionné sur la concision des albums de Galaxie, Olivier explique: «C’était pas conscient, mais ce l’est devenu. J’aime vraiment les albums courts et directs; lorsque tu finis l’album pis que t’as le goût de recommencer. Surtout dans le style de Galaxie, ça marche bien, j’aime ça que ça y aille!»

Les thématiques nocturnes et psychotropes sont encore centrales sur ce nouveau disque. Je lui ai demandé si Galaxie était au fil des ans devenu le meilleur véhicule pour les dérapes. «Le psychédélisme a toujours été dans le lexique et dans l’ambiance du groupe. C’est un thème qui fitte bien avec la musique. Au fil des albums, Galaxie est presque devenu un personnage. J’me sers de ce buzz-là quand je compose.» Il nuance cependant sur le party constant dans les paroles de Galaxie: «Un écrivain d’horreur ne torture pas du monde dans son sous-sol(rires)! Il y avait encore un peu des effluves de la tournée qu’on venait de finir; des insides, on devient un peu fou. Les bibittes qu’on avait dans la tête à la fin de la tournée de Zulu se promènent un peu sur ce disque-là…»

 

En parlant de la tournée à venir, Olivier espère voir le groupe continuer sur sa lancée: «Pierre est arrivé vers la fin du Temps au point mort. Ça fait donc plus de 10 ans qu’on tourne ensemble. On a commencé à répéter la semaine passée et c’était vraiment le fun à jouer live. J’ai hâte au lancement la semaine prochaine même si on fait seulement 4-5 tounes.» Avec une discographie toujours grandissante vient aussi le moment de choisir ce qui fera son chemin jusque dans les concerts. «On ne faisait plus vraiment de chanson du premier disque, on va voir si on ramène quelque chose, mais on aura sûrement une ou deux tounes du Temps au point mort. On monte les nouvelles tounes en premier et quand on fait les vieilles on s’ajuste avec les nouveaux sons pour monter des nouvelles versions. Il y a beaucoup d’improvisation dans les spectacles aussi donc on va aller ailleurs, on est dans d’autres buzz. On commence à devoir enlever des tounes qu’on aimait vraiment jouer.»

Avant notre discussion pour découvrir le côté mélomane d’Olivier Langevin, nous avons parlé d’une des facettes qu’il semble affectionner spécialement dans son métier: la réalisation d’albums. Jusqu’au dernier disque, on l’a entre autres vu aux côtés de Mara Tremblay, mais il a aussi réalisé des disques de Vincent Vallières, des Dale Hawerchuk ou de I.No. Si son horaire chargé l’a obligé à refuser quelques projets, il aimerait travailler sur les albums des autres dans un futur proche.

Questionnaire musical en vrac:

Quel album a tourné le plus dans la van récemment?

(Hésitations) J’ai écouté beaucoup de King Gizzard. J’aime ben I’m in Your Mind Fuzz. À la maison c’est plus jazz. Beaucoup de Charles Mingus et du Monk. Je suis retourné acheter des vieux vinyles de jazz. J’ai vraiment trippé aussi sur le nouveau disque de Laura Sauvage. J’haïs ça répondre à ces questions-là, j’vais m’en souvenir en marchant tantôt!

Achètes-tu généralement ta musique en vinyle?

Oui, mais je m’autovole aussi avec apple music. J’fais les deux en fait. Numérique ça reste vraiment pratique. Les vinyles sont pas donnés non plus, quoique c’est l’fun en tabarouette de tout racheter. Faire des bons coups dans l’usagé c’est vraiment cool.

C’est quoi le dernier vinyle que tu t’es acheté?

C’est Freak Out! de Frank Zappa, je l’ai acheté usagé il y a deux jours justement. On dirait qu’il sort du magasin, je suis très content.

Si tu pouvais entendre un album de n’importe qui de vivant en 2018, ce serait qui?

Qui qui n’a pas sorti de quoi depuis longtemps qui serait débile? Je partais pour dire Beck, mais il vient d’en sortir un que le monde a moins aimé. Yé pas pire finalement. Je l’ai réécouté et y’a des affaires assez débiles. J’aimerais ça que Tom Waits sorte un disque, ça fait vraiment longtemps. J’ai aussi hâte d’entendre l’album complet de Superorganism, un genre de band avec du monde qui vient d’un peu partout dans le monde. La toune Something for your M.I.N.D, c’est pas mon style de musique, mais c’est hyper accrocheur.

Peux-tu me nommer un des spectacles marquants que tu as vus dans ta vie?

Y’en a tellement… j’te dirais les Breeders au Café Campus quand ils ont sorti Title TK (en 2002). Ce show-là était incroyable. J’les ai revus à Paris, pis c’était pas terrible. Le show au Campus, je vais m’en souvenir toute ma vie.

Les Melvins au D’Auteuil, on était 15 dans la salle. C’était incroyable. Il y a aussi un show de Jon Spencer au Métropolis dont je vais me souvenir longtemps. Le dernier show de Beck à Place-des-Arts (en 2014) c’était fou; ça, pis la tournée de Midnight Vultures au CEPSUM.

Finalement, j’aimerais te replonger dans tes souvenirs et que tu essaies de trouver quel disque synthétise ce que tu écoutais le plus au moment de rentrer dans la création de tes albums en commençant par le premier, Galaxie 500.

Pour Galaxie 500 ça serait Jon Spencer Now I Got Worry. Pour Le temps au point mort, je me souviens que je buzzais sur Medulla de Bjork. J’écoutais ça non-stop. Ça fit pas avec l’album, mais ça m’a vraiment beaucoup influencé dans la création. Tigre et Diesel je te dirais… ça devait être Modern Guilt de Beck qu’on écoutait en fou. Pour Zulu, je ne me rappelle plus…

C’était pas un peu plus le blues touareg l’inspiration?

Non le touareg ça venait plus du passé. J’avais trippé Ali Farka, c’est des affaires que je trainais et que je voulais essayer. Je trouve pas de quoi de spécifique… ah! peut-être Dr John, l’album Locked Down produit par Dan Auerbach. Pour Super Lynx Deluxe ce serait Mingus. Je trippe Mingus ben raide, même si ça n’a aucun rapport avec l’album.

Pierre Lapointe – Grand Théâtre de Québec, 7 décembre 2017

Mon intérêt pour l’oeuvre de Pierre Lapointe s’était un peu fragilisé depuis l’exceptionnel Seul au piano sorti en 2011. Inconsciemment, sa participation à La Voix m’a probablement refroidi. Ce purisme DIY est injustifiable en ces temps modernes, les artistes devant maintenant ajouter des cordes à leurs arcs pour gagner décemment leur vie. Ridicule aussi quand on sait qu’un artiste comme Pierre Lapointe ne se laissera pas influencer par des visées purement commerciales. Tout ça, c’était avant La science du coeur, ce merveilleux nouvel opus débordant de beauté; sans aucun doute mon favori de la cuvée québécoise 2017. Il restait à savoir comment cet album majoritairement orchestral allait se transposer en formule trio. N’ayant rien lu sur ce nouveau spectacle, ma première surprise (et crainte) fut la présence d’un somptueux marimba. Pierre Lapointe nous servirait vraiment ses nouvelles chansons foisonnantes avec une formule marimba/piano?

Dès les premières notes de la mélancolique Qu’il est honteux d’être humain, on constate que Philip Chiu au piano et João Catalão au marimba sont loin d’être les premiers venus. Si Pierre Lapointe est un pianiste fort compétent à mes oreilles, chaque réappropriation des chansons par le pianiste Chiu ajoute une touche de virtuosité absolument époustouflante. Ça permet à Lapointe de se concentrer sur le chant et à ce niveau-là c’est aussi une pleine réussite. La justesse et l’émotion furent au rendez-vous tout au long du spectacle, le trio recevant des applaudissements nourris à plusieurs occasions. Le marimba dans tout ça est une judicieuse addition, Catalão dosant savamment ses interventions. Son instrument peut aussi bien soutenir subtilement la section rythmique des chansons que prendre les devants mélodiques. C’est aussi fascinant de le voir manier quatre baguettes avec autant d’aisance. Les deux instruments se sont complétés à merveille, parfois de façon fort surprenante. On pense entre autres à la fabuleuse Alphabet plus intéressante encore que sur l’album. Il y a aussi Sais-tu vraiment qui tu es qui même dénuée de ses riches arrangements ne perd rien de sa force et de sa richesse mélodique. Pierre Lapointe a aussi présenté quelques pièces en mode solo piano dont Le retour d’un amour, Nos Joies répétitives et l’épilogue classique Deux par deux rassemblés. Gros coups de coeur pour Zoplicone et Mon prince charmant, deux pièces spécialement efficaces en formule concert. Je ne les écouterai plus de la même façon. Les débuts de tournée présentent parfois quelques défis supplémentaires. Il a ainsi fallu deux tentatives ratées pour que Lapointe réussisse à nous offrir Naoshima, hymne à une intrigante île-musée japonaise portant l’empreinte de Tadao Ando, un architecte et artiste de renom. Lapointe amusé et en confiance n’a pas semblé ébranlé un seul instant par ces faux départs. L’expérience on suppose!

Pierre Lapointe – Photo : Jacques Boivin

Le casse-tête horrible avec lequel doit jongler Pierre Lapointe pour le choix des pièces prouve aussi à quel point sa discographie est riche. Lorsqu’un artiste peut se permettre de laisser de côté Le Colombarium, Qu’en est-il de la chance?, ou Au bar des suicidés (3 exemples parmi tant d’autres), tout en réussissant à construire un spectacle aussi efficace que celui auquel j’ai assisté jeudi soir, c’est qu’il y a une profondeur exceptionnelle à sa discographie. J’ai particulièrement apprécié le nouveau matériel, ce qui représente un tour de force en soi. Ce n’est pas tous les artistes qui peuvent se targuer d’avoir une telle facilité à capter l’attention d’une foule avec du matériel si récent. Lapointe fut probablement aidé par la pertinence et la qualité de sa nouvelle proposition.

Un concert avec Pierre Lapointe, c’est aussi de délicieuses interventions entre les chansons. Il nous a ainsi annoncé que Je déteste ma vie était le climax du « ça va pas ben ». Il a aussi raconté le processus complexe derrière de la création de la nouvelle pièce Une lettre avec Daniel Bélanger, une de ses idoles de jeunesse. Vous irez voir le spectacle pour avoir les détails croustillants. D’ailleurs, acceptez son invitation à rester à la fin du concert pour l’échange avec le public. Après avoir délivré un vibrant témoignage sur l’importance de soutenir la musique d’ici, il a répondu avec passion aux questions des membres du public; un autre généreux moment. Les éclairages chauds entourent les musiciens et contribuent à ajouter une touche d’intimité à cette performance.

J’ai vu plusieurs très bons spectacles de Pierre Lapointe, mais celui-là vaut particulièrement le détour. Une réussite sur toute la ligne. On attend la suite avec impatience (il semble qu’il ait déjà deux autres albums en attente). Allez-y!

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Timber Timbre (+Organ Mood et Gaspard Eden) – L’Impérial, 19 novembre 2017

Timber Timbre – Photo : Jacques Boivin

Timber Timbre était déjà de retour à Québec après un passage au Cercle l’automne dernier, mais cette fois pour nous présenter son nouvel album Sincerely, Future Pollution. Le groupe habitué au Cercle ou au théâtre du Petit-Champlain allait-il faire courir une foule deux fois plus imposante? La réponse est oui et le mystère d’une popularité exponentielle soudaine a encore frappé, l’ambiance étant fort agréable pour cette audacieuse Nuit FEQ. C’est la pièce titre qui a ouvert cette performance sans artifice qui laisse une place prépondérante à la musique. Rapidement les nouvelles pièces comme Velvet Glove & Spit ou Moment ont prouvé la tangente beaucoup plus sensuelle qu’a prise la musique de Timber Timbre. Que dire de l’incroyable Hot Dreams sur laquelle Christophe Lamarche-Ledoux, de la formation Organ Mood, est venu ajouter l’indispensable solo de saxophone! Plus tard, l’ancienne Magic Arrow a été présentée dans un habillage beaucoup plus rock que folk, une efficace évolution ajoutant même une couche inquiétante de claviers à cette chanson issue du disque éponyme du groupe sorti dix ans plus tôt. Un autre moment fort de la soirée fut assurément l’enchainement des nouvelles pièces Grifting et Bleu nuit (avec en prime une autre présence de Lamarche au saxophone).

Si initialement le projet semblait être un truc plutôt solitaire, Kirk a bâti au fil des albums un solide groupe autour de lui et du guitariste Simon Trottier. Maintenant, autant le batteur Mark Wheaton que Trottier ou le claviériste Mathieu Charbonneau (ces deux derniers étant aussi musiciens de tournée pour Avec Pas d’Casque) supportent ce projet qui est résolument une affaire de gang. Au rappel, on a eu droit à la première pièce francophone du groupe: Les égouts. Tout ça s’est terminé fabuleusement bien avec les pièces revampées I Get Low et Trouble Comes Knocking, point d’orgue a une performance inspirante et exécutée à merveille. Comparativement à la performance timide, mais agréable du dimanche midi au Festif! sur le quai de Baie-Saint-Paul, Timber Timbre a livré un magistral concert dans une configuration qui sied beaucoup mieux à sa musique sombre.

En ouverture de soirée Gaspard Eden a présenté avec de nombreux musiciens son rock puisant souvent dans des inspirations grunge devant une foule attentive, mais discrète. Si musicalement la performance était impeccable, les rares interactions avec la foule étaient parfois maladroites. Ensuite c’est le duo Organ Mood qui est venu présenter sa performance peu orthodoxe au milieu de la foule. Il y avait ces projections acétates sur un immense écran qui couvrait l’entièreté de la scène, puis cette musique surtout instrumentale et très cinématographique qui a envoûté la foule rassemblée à l’Impérial. J’en aurais pris plus tant leur musique est efficace et envoutante.

Keith Kouna (+Joël Martel) – Impérial Bell, 4 novembre 2017

Keith Kouna – Photo : Jacques Boivin

Quand après la troisième chanson de la soirée, Kouna a crié : « Bonsoir Club Soda! », on a cru que c’était une façon de piquer la foule, mais il en a remis quelques secondes plus tard et en réalisant sa méprise, il a décroché hilare; on a compris que c’était une erreur et qu’il avait visiblement encore un peu la tête dans la salle de la rue Saint-Laurent.

C’est devenu un des trois « running gags » de la soirée aux côtés d’André Arthur, à qui il a dédié la fabuleuse Shérif, ainsi que du troisième lien, crié ironiquement (il va sans dire) entre quelques chansons pour cette soirée préélectorale.

C’est la très « bérurière » Vache qui ouvrait la soirée et malgré toute la puissance sonore, on pouvait légitimement s’inquiéter pour la voix de Kouna. À l’entendre, on pouvait craindre qu’il peinerait à passer la soirée tant il semblait avoir tout gueulé au lancement à Montréal. Heureusement, tel un surhumain, non seulement la voix a tenu le coup, mais la performance enflammée, malgré quelques erreurs çà et là, a sans aucun doute comblé la foule de fidèles présente à l’Impérial. Au parterre, on était d’ailleurs à même de constater que l’album Bonsoir Shérif avait fait son chemin jusqu’aux oreilles des fans, ceux-ci chantant vieux classiques et nouvelles pièces tout au long de la soirée.

Keith Kouna – Photo : Jacques Boivin

Ce qui frappe après ce généreux concert de plus de deux heures, c’est l’efficacité de la discographie de Kouna. Il peut passer d’agressives chansons à l’âme punk (Entre les vagues, Comme des macaques, Madame), à des tounes rock truffées d’agréable vers d’oreilles (Tic Tac, Poupée, La Joyeuse), à des pièces groovy (Congo, Doubidou – cette dernière chantée avec l’aide d’une foule enthousiaste) pour ensuite puiser dans ses ballades mélancoliques (Labrador, Napalm, Berceuse ou Batiscan). Ça donne un concert varié et riche en émotions diverses. On aime le côté ras-le-bol social de la proposition, mais aussi la touche poétique de la riche plume de Keith Kouna.

Si visuellement la proposition n’a rien d’éclaté, de sobres projections des musiciens sur six écrans rectangulaires, le groupe en fait bien assez côté énergie pour maintenir l’attention malgré le marathon musical. Parmi les très bons moments, il faut noter la très sentie performance solo d’Anna, la très punk Marie et ses paroles acerbes: « les humains c’est de la merde », chantées en coeur, ça fonctionne pas à peu près! Il y a aussi eu cette brillante performance de Kouna et son guitariste Martien Bélanger sur la maintenant classique Le tape. Bref, Keith Kouna, une valeur sure depuis déjà un bon bout de temps, a confirmé qu’on passe systématiquement une belle soirée en sa compagnie; imaginez lorsque le spectacle sera bien rodé…

Joël Martel – Photo : Jacques Boivin

En première partie, Joël Martel a présenté ses chansons volontairement brouillonnes et absurdes devant une foule interloquée qui observait le curieux personnage affublé d’un chapeau de pirate chanter à propos de légendes amérindiennes (Ouananiche ou hot-dog), du fait d’être « feeling » et autres sujets aux tendances absurdes. Si le pouvoir de réécoute me semble limité, on ne pourra pas lui reprocher de ne pas être divertissant.

Mara Tremblay – « Cassiopée »

Mara Tremblay – Cassiopée (Audiogram)

Il y a des artistes québécois sur qui on a toujours pu compter. On abordera inévitablement l’album d’un artiste constant, ayant offert trois ou quatre albums solides consécutifs, avec un préjugé favorable. Mara Tremblay fait partie de ce lot, avec à son compteur cinq albums magnifiques qui se distinguent tous les uns des autres. Sa nouvelle parution, intitulée Cassiopée, constitue un pas de plus dans une autre direction. C’est aussi le premier album qui ne porte pas les empreintes d’Olivier Langevin. Cette fois, l’aventure familiale se poursuit de façon encore plus immersive, les deux garçons de Mara apparaissant sur cet album. Son aîné, Victor, était déjà derrière la batterie sur le dernier album et lors de la tournée subséquente. Son cadet, Édouard, apparaît entre autres sur la chanson Entre toi et moi, qu’il chante en duo avec sa mère. Il y a aussi Sunny Duval, qui a accompagné Mara dans les arrangements et la composition de certaines pièces.

L’album commence en terrain connu avec la belle Ton corps au mien, une pièce dans la continuité de ce qu’elle avait proposé sur son album précédent. Ensuite, l’oubliable chanson rock Mon chéri fait place à l’une des belles ballades de l’album : Cette heure au lac Notre-Dame. C’est que Mara Tremblay a toujours excellé dans les pièces flirtant avec le country qui évoquent généralement l’amour dans toute sa splendeur et sa complexité. Cassiopée, la première décharge d’énergie de l’album, semble un peu perdue entre deux ballades. C’est peut-être la mélodie un peu simple qui m’a laissé sur ma faim. Il y a ensuite quelques autres chansons correctes, avant la très punk Carabine dont le changement de rythme surprenant a réussi à repiquer ma curiosité. En dormance est possiblement ma chanson favorite sur l’album, une pièce beaucoup plus inventive avec des sonorités à la fois suaves et lourdes. La fin de l’album bien plus calme est à mon avis plus intéressante. Les pièces rappellent parfois son travail méticuleux sur l’opus Les nouvelles lunes. Des pièces comme Avec le soleil et En attendant dimanche atteignent la cible par leur dépouillement et leur sensibilité. Croissant de lune est une autre réussite de cette deuxième moitié d’album, la basse persistante soutenant une mélodie riche.

Bref, j’aurais vraiment voulu adorer l’album et qu’il soit le meilleur de la cuvée québécoise de 2017, mais après plusieurs écoutes, je dois admettre que malgré la beauté des textes et les arrangements variés, je n’adhère pas au côté plus direct des pièces. Elles perdent parfois en complexité et surtout en originalité. La deuxième partie de l’album, beaucoup plus captivante, augmente l’appréciation générale. La réalisation assurée cette fois par Mara est aussi fort intéressante; assez brute sans toutefois être brouillonne. Elle était sans aucun doute prête à prendre ce flambeau. Il faut aussi mentionner la démarche familiale qui ajoute certainement une aura à la trame narrative de Cassiopée. Sans être un faux pas, cet album restera correct dans une discographie étincelante. Toutes les étoiles d’une constellation ne brillent pas toujours aussi fort. Heureusement, on peut être assuré qu’en concert, ce sera un beau moment, comme toute soirée passée avec cette Artiste.

 

Keith Kouna – « Bonsoir Shérif »

Keith Kouna
Bonsoir Shérif
(Duprince)

Keith Kouna, héros local et poète sombre, nous revient avec un 4e album solo intitulé Bonsoir Shérif. Le dernier disque « régulier » de Kouna, Du plaisir et des bombes (l’incroyable projet de Voyage d’hiver étant une relecture de 24 lieds de Schubert), voyait le chanteur iconoclaste emprunter un virage plus pop. Pop ici est un terme relatif à la quantité de vers d’oreille encore bien ancrés dans le cortex de tout mélomane ayant donné quelques écoutes attentives à l’album; on est loin d’un artiste pop au sens aplaventrisme devant les radios commerciales pour plaire au plus grand nombre du terme.

Cette fois, malgré les airs pop d’une chanson comme Poupée, on retrouve une plus grande variété dans les sonorités, passant du post-punk style années 80 sur Vaches, aux brulots rock très Kounesque de Shérif, Madame ou Marie, au groove surprenant de Congo et à l’inclassable Doubidou. Cette dernière, un hymne de style cabaret dédié à la déchéance de l’homme capitaliste est accompagné d’un rythme de clavier que n’aurait pas renié Pierre F. Brault, créateur de la musique pour Passe-Partout. Cette dichotomie chère à l’oeuvre de Kouna entre une musique plutôt joyeuse et un texte furieusement cynique n’a jamais été aussi frappante. Malgré cette vaste palette sonore, l’album est assez linéaire côté thématique. On parle généralement de déchéance humaine (Poupée, Vaches et Pays) parfois vue sous la lentille de la guerre (l’excellente Marie et Congo), de la répression policière (la très évocatrice Shérif), de la dépression (Madame) et de l’apocalypse (Berceuse).

Si l’ensemble est très cohérent, la pièce d’ouverture Ding Dang Dong, laisse perplexe. La poésie énumérative de Kouna est aussi très présente, le procédé étant utilisé dans la plupart des chansons peut devenir irritant à la longue. Certaines chansons, comme Poupée et Pays, seront d’ailleurs de solides défis mnémotechniques pour l’interprétation en concert, mais Kouna n’a jamais été terrorisé par les longs textes (il suffit de penser à Godichons). Malgré ces petites doléances, Bonsoir Shérif, est un autre bon disque de Keith Kouna qui est heureusement devenu un incontournable de la scène musicale québécoise.

Maude Audet – « Comme une odeur de déclin »

Maude Audet
Comme une odeur de déclin
(Grosse boîte)

Comme une odeur de déclin est le deuxième album complet de Maude Audet, cette fois réalisé par Ariane Moffat et soutenu par la maison de disques Grosse Boite. Initialement, le titre provient d’une adaptation francophone de la titanesque Smell Like Teen Spirit parue l’an dernier sur son Bandcamp et depuis disparue dans le gouffre sans fond de l’Internet.

Gallaway Road ouvre l’album d’une façon convaincante avec sa délicate mélodie de guitare mélancolique. C’est déjà, dès la première chanson, parmi les meilleures compositions que Maude Audet nous ait offertes jusqu’ici. Sur Nos lèvres retournées, on retrouve des sonorités évoquant ses chansons précédentes. On retrouve cependant un petit quelque chose de plus riche dans l’ensemble, ce qui faisait parfois défaut sur l’offrande précédente plus linéaire d’Audet. Est-ce la batterie inventive, ou plutôt les délicats choeurs en arrière-plan? Ce qui est certain, c’est qu’à l’écoute de ces compositions on entend rapidement la volonté des artisans de ce projet d’enrichir globalement les sonorités de ce disque. Plus loin, impossible de ne pas avoir un immense coup de coeur pour la merveilleuse Dans le ruisseau sur laquelle Antoine Corriveau vient y poser sa voix. Sans être essentiel à la pièce, cet ajout est fort sympathique et la pièce sied bien à l’univers de ce dernier. Les arrangements de cordes par la polyvalente Marianne Houle sont somptueux et ils en font une pièce maitresse de ce disque. Léo complète avec délicatesse la solide première moitié de ce disque.

Si après l’interlude quasi instrumental Dépeuplée, quelques pièces tombent un peu à plat, l’album se conclut de belle façon. Il y a d’abord Mirage, la pièce la plus rock de l’album, sur laquelle on peut sans aucun doute déceler l’influence de Marie-Pierre Arthur (qui a d’ailleurs fait grâce de ses talents de bassiste sur cet album), puis l’épilogue de ce court disque intitulé La montagne, est une autre magnifique pièce soutenue par un subtil rythme chevaleresque de la batterie de Robbie Kuster (connu pour son travail avec Patrick Watson).

Les textes flirtent souvent autour des très fertiles thèmes des relations amoureuses, parfois belles, parfois difficiles, sans jamais sombrer dans le misérabilisme ou le kitsch. La plume vaporeuse et poétique de l’auteure, soutenue par l’écrivaine Erika Soucy, est efficace. Cette fois cependant, c’est l’apport des mélodies vocales plus travaillées et des textures sonores plus variées qui permet à Maude Audet de délivrer un des très bons disques de cette rentrée.

 

 

 

Voici quelques photos du lancement prises au Knock-Out le 28 septembre dernier

[Spectacle] Deerhoof (+La Fête, Les Martyrs de Marde), l’ANTI, 18 juin 2017

Photos : Marion Desjardins

Québec devait recevoir les Red Hot Chili Peppers, soutenus par une curieuse première partie: Deerhoof. Lorsque les Peppers ont constaté qu’ils auraient sans doute un empoisonnement alimentaire la veille du concert à Québec, ils ont annulé, laissant alors une superbe opportunité à l’Anti d’organiser une soirée qu’on pourrait qualifier de champs gauche!

L’improbable quatuor de San Francisco, à l’aube de sortir leur 14e album studio, venait présenter le fruit de toutes ces années d’expérimentation. Ils ont puisé un peu partout dans leur large répertoire, donnant un peu plus d’amour à l’excellent disque Breakup Song, paru en 2012. Si le travail des deux guitaristes (Ed Rodriguez et John Dieterich) est absolument fascinant, ils se font bien malgré eux voler la vedette par les deux autres membres de la troupe. D’une part, il y a Satomi Matsuzaki, qui dans la rue, aurait de la difficulté à convaincre un néophyte qu’elle est la chanteuse d’un groupe rock expérimental ouvrant souvent pour des groupes reconnus (on pense aux Red Hot, mais aussi à Radiohead ou autres Wilco). Elle a un magnétisme hors du commun; un genre de naïveté merveilleuse, doublée d’une incroyable assurance. D’autre part, il y a Greg Saunier, possiblement le batteur le plus redoutable et agréable qu’il m’ait été donné d’observer. Il maîtrise l’art de rentrer plus de temps que la mesure ne devrait en contenir, tout en rattrapant brillamment ces égarements. Puis il y a l’étonnement de voir sa batterie être capable de résister à ses assauts répétés. J’adorerai toujours voir un batteur se donner à fond et dans le domaine, Greg Saunier joue constamment avec l’énergie du désespoir. Parmi les coups de coeur de la soirée, il faut noter Fresh Born, Exit Only et les deux excellentes nouvelles pièces présentées vaillamment par Greg dans un français saccadé, mais curieusement précis! Satomi, qui a multiplié les chorégraphies, a même pris plaisir à faire participer la foule lors du rappel pendant la pièce Basket Ball Get Your Groove Back, du tout aussi fabuleux Offend Maggie. Cette improbable visite s’est donc conclue après un peu plus d’une heure de spectacle. Fidèles à leurs habitudes, ils ont tout donné, au grand plaisir de la foule composée d’initiés pour la plupart.

En première partie, nous avons eu droit aux deux extrêmes du spectre de musique champs gauche. D’abord, Les Martyrs de Marde ont présenté l’un des spectacles les plus déstabilisants que j’ai vu, ce qui en soi, est une belle réussite. Leur performance justifie à elle seule la mention 18+ sur l’affiche (même si leur présence n’y est pour rien), tant ils jouent dans les recoins sombres de l’humanité. Autant musicalement qu’au niveau de leur présence sur scène, on assiste impuissant à une prestation d’individus se faisant violence. Ils misent sur le malaise, instiguant des contacts avec la foule et semblant tout le temps en équilibre sur la douce frontière de la psychose. Si musicalement la proposition se veut quelque peu étriquée, au final, l’important n’est pas d’avoir aimé ou non. Le travail de réflexion inexorable qui suit une telle performance justifie à lui seul d’assister à un de leur concert. Après, vous pourrez vous demander si vous voulez encore subir une aussi puissante décharge de déchéance.

La Fête, chouchous locaux, sont ensuite venus présenter leur pop joliment déconstruite dans une ambiance beaucoup plus paisible et lumineuse. Pour une seconde fois en quelques semaines (au concert de Victime), j’ai pu apprécier le jeu incroyable de Samuel Gougoux à la batterie. Il possède une virtuosité complètement différente de celle d’un Greg Saunier mais est tout autant efficace. Au niveau de la voix, j’ai trouvé qu’Antoine Provencher, bien que charismatique, manquait parfois d’un brin d’assurance. Ça demeure une première partie fort divertissante et particulièrement lumineuse; surtout sur une échelle qui compterait sur la présence des Martyrs!

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[ALBUM] Philippe B – «La grande nuit vidéo»

La beauté est encore au centre de l’oeuvre de Philippe B. Sur la grande nuit vidéo, son cinquième en mode solo, elle se présente sous plusieurs facettes. D’abord par la richesse des arrangements, jamais pompeux, toujours au service de la chanson. Ensuite par la poésie à la fois simple et foisonnante; une dichotomie maîtrisée habilement par Philippe B. Finalement, il y a ces trois chansons où la voix merveilleuse de Laurence Lafond-Beaulne (une moitié de Milk & Bone) vient surprendre l’auditeur et se marier à l’univers de l’auteur. Le duo le plus incarné est probablement celui pour Rouge-gorge, une magnifique ballade teintée de passion amoureuse qui explose dans un chavirant pont orchestral. Les deux autres: Sortie Exit et Anywhere sont aussi parmi les pièces coup de coeur de l’album.

Philippe B nous fait encore une fois valser entre les guitares et le piano et si les textes sont forts et imagés; mélodiquement, il m’a d’abord semblé faire un peu de surplace. Le sentiment qu’il se meut dans un certain confort s’estompe après quelques écoutes. L’album sonne très « Philippe B » et si un tel constat peut paraître simpliste, il vise plutôt à démontrer qu’on aime Philippe B lorsqu’il nous surprend. Des chansons comme Autoportrait ou La saison de tous les dangers, tout en étant jolies, auraient très bien pu se retrouver sur Ornithologie, la nuit par exemple. Cette continuité aurait pu être la preuve d’un certain confort, mais au fil des écoutes, l’album embrasse une identité bien à elle et on apprécie toutes ces petites subtilités qui ancrent les chansons dans ce disque aux allures de comédie romantico-dramatique.

Dans interurbain Philippe B chante: «Mais tu sais la beauté, se cache un peu partout, il faut l’apprivoisé, qu’elle vienne jusqu’à nous…» Ces paroles résument à merveille le lien qui me lie à cet album. Un album d’amour, profondément humain dans toutes ses maladresses, sa poésie et son imprévisibilité.

[ENTREVUE] Canailles

Une constante se dégage lorsqu’on assiste à un concert de Canailles; ce groupe maitrise les mécanismes pour faire lever une soirée et pour transformer chaque spectacle en communion festive. Impossible de ne pas embarquer dans cette frénésie, peu importe l’état d’esprit dans lequel le spectateur franchit les portes de la salle. Ces jours-ci, l’octuor présente Backflips, un nouvel album concis, aussi beau de l’extérieur (voir la magnifique pochette signée par Daphné Brissette) que par son contenu. Avant leur performance au Cercle, nous avons eu la chance de nous entretenir avec deux des membres fondateurs: la chanteuse Daphné Brissette et le chanteur et mandoliniste Erik Evans.

(Photos: Amélie Kenny-Robichaud)

Les premiers balbutiements du nouveau spectacle

La veille du concert au Cercle, le groupe lançait son album au La Tulipe à Montréal. Une foule bien compacte s’y est entassée, et Daphné semblait surprise. D’emblée, elle l’explique: «Tu ne peux pas t’assoir sur ton succès et te dire que le monde va être là. À chaque fois tu ne le sais pas, on lance un évènement Facebook, pis t’espères que le message se passe.» Erik renchérit: «Quand les rideaux ont ouvert, c’était plein en tabarnache. Il était l’heure qu’on commence depuis une demi-heure, mais il fallait retarder, car il y avait encore un line-up d’un coin de rue!» Et avec trois albums est-ce plus facile de concevoir le spectacle? «C’est un beau problème, l’inverse est un peu plate. Quand on a sorti Ronds-Points, Dan, notre joueur de banjo est allé vivre en Louisiane. Donc au moment où il est parti, ça a enlevé 4-5 tounes du répertoire.Là, c’est plus l’inverse. On a du jus et on va pouvoir faire n’importe quoi.» Daphné mentionne ensuite que d’avoir un plus gros répertoire et ainsi changer les « setlists » permet de garder une spontanéité dans les concerts.

Au sujet de l’enregistrement du nouvel opus

Si lors de l’enregistrement des deux premiers albums, les chanteurs et le reste des musiciens étaient séparés en studio, cette fois, tout le monde était dans la même pièce du studio Breakglass. «Toute la gang, les huit en rond à se regarder, pas d’écouteurs. C’était une belle expérience», explique Erik. Tonio Morin-Vargas, le réalisateur gravitait déjà autour du groupe: «On aime travailler avec des chums, autant pour les collaborations que pour la réalisation ou les clips.» Daphné explique d’ailleurs qu’il est très perfectionniste et que certaines chansons ont été jouées un nombre incalculable de fois lors de la douzaine de jours en studio. Cela permet en outre d’aborder la tournée bien rodés. Si Canailles est arrivé en studio avec une banque bien garnie de chansons, le processus d’enregistrement réserve assurément des surprises. «Tu penses que t’es prêt, et là tu arrives en studio et tu te rends compte qu’il y a plein d’affaires qui ne marchent pas. Le studio, c’est une loupe», explique Daphné. Éric Villeneuve, réalisateur du deuxième disque, avait d’ailleurs une expression consacrée: l’humilitron. Erik décrit le concept: «Tu fais un bout, par exemple pour moi de mandoline, et là il disait: es-tu prêt a passer à l’humilitron? Puis, il droppe le reste et là il y a juste moi qui joue et tu te dis: câlisse que c’est laite!»

La piñata expliquée

J’ai questionné Daphné au sujet du graphisme derrière l’album. «C’est vraiment long trouver la bonne idée. J’ai eu un flash avec la piñata. C’est festif, mais il y a aussi une destruction là-dedans. Je trouvais que l’image était forte. C’est presque entièrement fait à la peinture.» Ce côté destruction qui s’oppose à la joie est d’ailleurs au centre de l’inoubliable clip du premier extrait Rendez-vous galant, une carte de visite qui cadre bien avec les thématiques de l’album. Quand on demande à Daphné si elle aime la conception visuelle, elle répond décidée: «J’adore ça, mais c’est vraiment stressant parce que c’est mon projet et il y a de grosses attentes. Lui (Erik) c’est le plus difficile, il me dit de retourner au travail!» Erik se défend et prétend toujours l’encourager: «C’est pas vrai! C’est toi qui me pokait tout le temps! Moi j’aimais ça, mais j’essaie d’être critique.» Les deux membres s’occupent souvent du côté visuel et ils nous annoncent d’ailleurs un autre clip pour la chanson Gna Gna qu’on nous a décrit en deux mots: grandeur nature.

Discussion autour des nouvelles chansons

Pour la sélection des chansons, on essaie de garder celles qui représentent le mieux le groupe. «Je ne me verrais pas arriver avec une toune politique, je suis pas mal sûr que ça ne passerait pas, on n’est pas un band engagé, même si on a nos idées sur le sujet», nous expose Erik. Si Canailles est essentiellement festif, l’album comporte tout de même quelques chansons plus mélancoliques comme Tête en lieu sûr, une composition de Daphné: «L’histoire d’une personne vraiment seule qui reste ploguée devant sa TV plutôt que de profiter de la vie.» Elle qualifie la chanson Chu brûlé de monstre en concert. J’ai demandé à Erik d’en expliquer la genèse: «[rires] S’t’un soir de brosse, à la fin, le monde était couché et il restait Annie Carpentier, Olivier Belisle pis moi. Il était 4h du matin, c’pu l’temps de rien faire. On écrivait des affaires, on faisait semblant de travailler. Il nous restait un fond de gin-tonic et on le tétait. Pis y’a Annie qui disparait avant de revenir avec une gigantesque coupe de vin blanc. On la regarde en disant: Annie c’est quoi ça câlisse…» Elle a rapidement rétorqué: «Ben là j’m’en criss, j’irai en racheter d’autre demain… c’est du vin de cuisson.» «L’idée de la toune est partie de là. C’t’une toune qui parle du québécois moyen, du petit confort d’alcoolo.» Sur Jachère ou Margarita, on sent une dichotomie entre le plaisir de faire des concerts et les aléas de la vie sur la route. Lorsqu’on demande comment ils se sentent à l’approche de la nouvelle tournée Erik est catégorique: «J’avais hâte, j’étais tellement écoeuré dans les dernières semaines, on était en répétition, pis s’enfermer dans un local et répéter les tounes, ça peut être le fun…» Daphné l’interrompt: «Erik n’aime pas ça pratiquer.» «Ostie que c’est plate! Le fait qu’on tourne pas mal, ça fait qu’on n’a pas vraiment besoin de pratiquer à part pour des nouveautés dans un spectacle.»

La vie de tournée

Si la troupe vie souvent des moments trippants sur la route, comme cette fois où le propriétaire de La Taverne à Saint-Casimir a organisé un concours de hot-dogs après avoir vu le clip de la chanson Dimanche, le gagnant faisant fructifier son argent dans les machines pour finalement payer des shooters à tout le monde, Erik nous explique qu’il y a aussi de (rares) places qui pourraient se retrouver sur une blacklist comme cette petite ville portuaire québécoise: «[…] on veut pu mettre les pieds là, câlisse que c’est plate. C’est tellement dépressif, t’arrives là-bas, la place est à moitié pleine, le monde jase entre eux autres. Tu finis par te dire: quéssé qu’on fait icitte? C’est pas juste nous autres… Bernard (Adamus) veut pu aller jouer là non plus. T’as l’impression que ça sert à rien, tu t’en vas pas leur faire plaisir et tu ne te fais pas plaisir non plus. Pis la bière est dégueulasse…» Daphné renchérit:«Si on pouvait prendre un crayon et juste la rayer des villes du Québec…» Il semble que le public français est pour sa part assez difficile à analyser tant ils sont respectueux et calmes, ce qui fait générallement contraste avec les foules éclatées qui se présentent habituellement dans les concerts de Canailles.

Questionnaire musical en vrac:

Depuis le début du band quel disque a tourné le plus dans la van?

DB: C’est Pain d’maïs c’est sûr… En France on a eu une tournée de six semaines, il y a quelqu’un qui nous a donné un album disant qu’il faisait du cajun. C’était pas bon… c’est pas bon. Je sais pas pourquoi, mais on était tellement rendus fou de faire de la route tout le temps qu’on faisait jouer l’album et on chantait les paroles.

EE: Je l’écouterais là! … Sinon c’est le copilote le DJ.

DB: Alaclair ensemble a pas mal joué, Quebec Redneck aussi…

Quand vous consommez de la musique, vous êtes plus numérique ou physique?

DB: Nous autres on achète pas mal de vinyles…

EE: Juste des vinyles, j’ai même pas d’ordi…

DB: On est tous vinyle dans le band.

Qu’est-ce que vous avez acheté récemment?

EE: Avec pas d’casque vient de sortir ses deux premiers en vinyle… j’ai juste écouté ça toute la semaine.

DB: J’ai acheté King Gizzard and the Lizard Wizard, sinon j’ai acheté Blaze Velluto Collection de Québec… c’est bon!

Quand vous revenez d’une fin de semaine de tournée, quel serait l’album idéal du lundi matin?

DB: En revenant de tournée?… Le silence. [rires] Souvent, t’as les oreilles qui sillent.

EE: J’ai une collection de vinyles hawaiiens… ça ou Avec Pas d’Casque encore!

Si vous pouviez choisir d’entendre un nouveau disque de n’importe quel artiste, vous choisiriez quoi?

EE: Radiohead a déjà sorti un nouveau disque hein? Un nouveau Tom Waits ça pourrait être cool.

DB: Ça pourrait être le fun ça!

EE: Sinon j’imagine qu’il va y avoir un album de Jean Leloup qui va sortir… faque ça va être le fun à entendre… Sûrement pas là, mais ça serait bien!

C’est quoi le meilleur artiste sur scène que vous avez vu?

DB: J’ai vu Sharon Jones en show au Métropolis, c’est pas mal l’affaire sur laquelle j’ai le plus capoté. J’ai jamais vu quelqu’un autant dedans. J’aurais vraiment aimé voir Nick Cave. J’ai vraiment trouvé son album vraiment beau et touchant.

EE: Sinon il y a CW Stoneking, c’est un artiste australien, intemporel. On l’a vu en mai l’an passé. C’est fucking bon. C’est vraiment un enfoiré… yé bon, yé beau, son band c’est juste des filles…

DB: Ty Segall donne aussi vraiment un bon show! J’ai rarement vu quelqu’un de même, c’est malade.

EE: La performance de Ginette Reno à l’ADISQ cette année. J’étais sur place, c’est ben impressionnant. Céline Dion était là aussi, ça m’a rien fait, mais Ginette… elle a tassé le micro pis a s’est mise à chanter… c’était bon!