Milk & Bone – Deception Bay

Milk & Bone
Deception Bay
(Bonsound)

Depuis vendredi dernier, on peut entendre les voix angéliques de Laurence Lafond-Baulne et de Camille Poliquin, qui forment le duo Milk & Bone, sur leur nouvel album de 14 pièces Deception Bay.

Il y a déjà trois ans que les filles ont sorti leur premier album Little Mourning. Bien qu’un peu timides au début, elles ont rapidement fait leur place dans le cœur des gens et ce sont retrouvées rapidement dans mes incontournables à voir en spectacle.

Allons donc au sujet principal: Deception Bay. J’ai l’impression que c’est un album qui peut avoir différentes significations pour chacun. Oui, ce sont des paroles souvent profondes, mais à certains moments on a juste envie de se lever et de suivre le beat. D’autres fois, on a juste envie d’être assis confortablement dans le divan, les yeux fermés à se laisser transporter dans nos pensées en écoutant les mélodies accrocheuses.

Personnellement, cet album me fait passer par plusieurs émotions et tout au long de l’album j’ai le sentiment d’être à l’heure du coucher de soleil par une chaude journée de fin d’hiver; ce sentiment de réconfort d’une autre journée qui est passée, mais dont la soirée est encore jeune.

Le voyage vers Deception Bay commence lentement avec Set in stone qui nous rappelle que rien est acquis et coulé dans le béton. Les envolées sont douces et le ton est bas tout le long de cette chanson. Rien d’agressant; mais surtout elles restent mystérieuses, ce qui donne juste envie d’entendre la suite.

La pièce Daydream a été l’une des premières, sinon la première de cet album a être jouée en spectacle pour donner un avant-goût de ce qui s’en venait pour le nouvel album. C’est un refrain qu’on connait déjà et qu’on aime déjà chanter en l’écoutant sur l’album. Les superposition des voix sur cette chanson et le rythme lent, mais accentué par des beats électro, me donne envie de rêver. J’ai toujours aimé le mélange de voix pures, de synthétiseurs et de sons forts et pesants comme dans Daydream. Même si ce single est sorti en août 2017, ça reste pour moi une pièce de l’album que j’aime encore redécouvrir dans différents moments.

La pièce KIDS prend, comme son nom le dit, une tournure un peu plus enfantine. Les rythme est plus répétitif et on dirait que les filles prennent volontairement un air d’enfant coquin en chantant. Par la suite, Care vient changer le ton, casser la ligne qu’il y a depuis le début. Avec des instruments qui ressemblent à un xylophone et une genre de harpe, on est dans un autre lieu. Je me sentais comme si j’étais Aladin sur son tapis volant; confiant et en apesanteur.

Nevermore est, selon moi, la pièce la plus solide, la plus assumée de cet album. On est loin des filles timides et je les imagine bien en spectacle interpréter cette pièce plus dansante. On redescend du nuage avec Sad eyes, une très bonne pièce qui fait redescendre l’adrénaline. Des fois, il en faut des comme ça.

Tmrw. commence doucement avec des notes de piano graves. Les paroles sont d’autant plus intenses. Selon ma traduction libre, ça ressemble à « J’essuie mes larmes avec tes mains encore  » et continue plus loin avec « Voyons voir ce que nous apporte demain ». Bien que ce n’est pas la mélodie la plus accrocheuse, c’est vraiment la chanson qui me parle le plus dans cet album et dont les paroles me reviennent le plus souvent en tête. Il n’y a rien de plus fort, à mon sens, que quand elles chantent avec intensité en jumelant leurs voix, comme dans Tmrw. à quelques reprises

S’en suit l’Interlude I, que j’aime beaucoup parce que j’ai pu y continuer ma réflexion entamée sur la pièce précédente. Le déluge d’intensité continue avec THE FLOOD, qui, je trouve, apporte moins à l’album que les autres chansons avec ses airs de chanson américaine. L’Interlude II est juste des paroles au ralenti, comme la fonction ralenti sur un vidéo. Je ne comprend pas trop à quoi sert cette pièce, car selon moi la fin de THE FLOOD est une interlude en elle-même, mais j’admire la démarche artistique et l’audace derrière cet interlude.

Et hop, on repart avec Deception Bay, C’est comme un deuxième départ, un renouveau. Selon moi, c’est vraiment la pièce phare de l’album. Elle s’écoute le volume au fond. Puis Faded arrive comme une chanson plus personnelle, vis-à-vis un amour qui ne semble pas fonctionner et une situation qui semble compliquée.

J’aime ça aussi quand il n’y a aucun arrangement par-dessus leur voix, comme dans BBBlue. On ressent toute l’émotion, avec la voix qui casse même à quelques reprises; c’est magnifique. L’album ne pouvait pas finir d’une meilleure façon qu’avec ;’), 2 minutes 26 de mélodies qui nous amènent clairement vers une belle fin, un happy ending avec des petites clochettes pour clore le tout.

Avec cet album, Milk & Bone démontre que Camille et Laurence ne sont pas juste deux belles voix de choristes, mais plutôt des génies des mélodies fortes et accrocheuses. Tout au long de l’album, Camille et Laurence nous font nous sentir en apesanteur, les pieds dans le vide, la tête qui berce et on leur donne facilement une confiance absolue pour nous laisser transporter dans leur monde rempli de rêves.

Hubert Lenoir – Darlène

Hubert Lenoir
Darlène
(Simone Records)

Aujourd’hui, je vous emmène au cinéma avec le premier album solo d’Hubert Lenoir, qu’on connaît mieux (du moins jusqu’à maintenant) sous le nom d’Hubert Chiasson, chanteur de The Seasons. Intitulé Darlène, cet album presque entièrement dans la langue de Leloup pourrait bien se retrouver dans les listes de fin d’année (kin, vlà le punch, on a aimé, mais là, on va vous dire pourquoi).

Darlène, c’est un gros morceau d’une oeuvre multi qui comprend également un roman de Noémie D. Leclerc, ainsi que des illustrations et un moyen-métrage de Gabriel Lapointe. Sauf que cet album, ce n’est pas une simple piste musicale, oh que non! C’est une oeuvre cinématographique complète qu’on peut facilement voir en fermant les yeux et en ouvrant grand les oreilles.

Premier constat : la pochette. On croirait l’affiche d’un film de Xavier Dolan.

Écrit, composé et interprété par HUBERT LENOIR

OK, c’est clair, on est aux vues. Ou devant une comédie musicale.

On appuie sur PLAY. En guise de lever de rideau, une pièce en trois parties intitulée Fille de personne. Ça commence doucement, avec un air de piano un brin introspectif. Une touche de jazz. Qui ne nous prépare pas du tout à ce qui va suivre. Fille de personne II est un bijou de pop teinté de soul.

J’ai déjà vu des films d’amour surexposés
T’es le plus beau des films que j’ai regardés

Difficile de dire si c’est la mélodie trop irrésistible, les paroles – simples mais efficaces, l’omniprésence du saxophone et de la cloche à vaches ou la voix particulière de Lenoir, qui garde son petit côté britpop qui fonctionnait si bien avec The Seasons. Et ça marche toujours en français : Lenoir a réussi à trouver le bon niveau et le bon débit et à bien les transposer dans un genre fait sur mesure pour une autre langue sans négliger les textes eux-mêmes.

La suite de l’album nous permet de voir Lenoir frayer avec le prog (Fille de personne III) et l’indie pop (Recommencer), nous chanter la pomme (et la liberté) sur Wild and Free, se donner des airs de Prince de Beauport (Ton hôtel, jouissive), servir un excitant trio de morceaux instrumentaux faisant la part belle au saxophone (Darlène, Darling, colorée et entraînante, Momo, cérébrale, et Cent-treizième rue, festive), ajouter de nombreuses couches de blues sur Si on s’y mettait (oui, oui, de Jean-Pierre Ferland) et nous faire verser une larme en terminant avec le piano-voix Noémie.

On est tout simplement bombardé de sonorités, de textures et d’émotions différentes! Heureusement, le fil conducteur est très fort et les pièces du puzzle tombent facilement en place. On suit cet ode à la liberté, à l’émancipation et à l’amour avec intérêt, en se demandant où diable Lenoir va nous emmener à la chanson suivante. Ça a permis au jeune auteur-compositeur-interprète (on l’oublie, mais il n’a que 23 ans!) de nous préparer un tracé digne des plus belles montagnes russes.

Une douzaine de musiciens a collaboré à l’enregistrement de l’album, qui a été coréalisé par Lenoir et Alexandre Martel. Une collaboration fructueuse pour le Beauportois qui a trouvé en Martel la personne idéale pour libérer le Bowie en lui.

Darlène fait partie de ces albums qui nous font voyager dans un univers cinématographique. On n’a pas besoin de forcer très fort pour s’imaginer dans cet univers, pour sentir cette soif d’émancipation qui a tant inspiré Lenoir et son amoureuse Noémie. Darlène, c’est un cri du coeur qui s’adresse à toute une génération, un appel à prendre son destin en main et à être tout ce qu’on veut. C’est une plateforme où Lenoir prend des risques et sort des sentiers battus tout en restant extrêmement accessible.

Cet album va faire beaucoup de bruit. Et, avec un peu de chance, faire plein de bébés.

À se mettre entre les oreilles au plus pressé.

En écoute : Gone Dogs – « The Road Ahead »

Gone Dogs
The Road Ahead

Le premier album complet de la formation Gone DogsThe road Ahead, sera lancé ce vendredi et nous avons la chance de vous en faire profiter quelques jours à l’avance!

Avec Gone Dogs, on est dans un pur et sans détour proposé par le quintette formé d’Alexandre Larocque (voix, orgue), d’Alexandre Michaud (guitares), de Vincent Joseph (guitares, voix), de Joseph-Antoine Clavet (basse) et de Dominic Ogden (batterie). Le groupe a également fait appel à quelques collaborateurs de haut calibre, notamment Oscar Soutu (Anonymus) et Ariane Shirley Coutu (Wild Call, Shirley Rock).

Douze chansons remplies d’énergie brute, qui donnent le goût de hocher la tête rageusement ou de rouler à 120 sur la 73 vers la Beauce!

Écoutez l’album sur ecoutedonc.ca jusqu’à sa sortie vendredi!

La période d’écoute est terminée, mais l’album est disponible sur Bandcamp :

Mara Tremblay – « Cassiopée »

Mara Tremblay – Cassiopée (Audiogram)

Il y a des artistes québécois sur qui on a toujours pu compter. On abordera inévitablement l’album d’un artiste constant, ayant offert trois ou quatre albums solides consécutifs, avec un préjugé favorable. Mara Tremblay fait partie de ce lot, avec à son compteur cinq albums magnifiques qui se distinguent tous les uns des autres. Sa nouvelle parution, intitulée Cassiopée, constitue un pas de plus dans une autre direction. C’est aussi le premier album qui ne porte pas les empreintes d’Olivier Langevin. Cette fois, l’aventure familiale se poursuit de façon encore plus immersive, les deux garçons de Mara apparaissant sur cet album. Son aîné, Victor, était déjà derrière la batterie sur le dernier album et lors de la tournée subséquente. Son cadet, Édouard, apparaît entre autres sur la chanson Entre toi et moi, qu’il chante en duo avec sa mère. Il y a aussi Sunny Duval, qui a accompagné Mara dans les arrangements et la composition de certaines pièces.

L’album commence en terrain connu avec la belle Ton corps au mien, une pièce dans la continuité de ce qu’elle avait proposé sur son album précédent. Ensuite, l’oubliable chanson rock Mon chéri fait place à l’une des belles ballades de l’album : Cette heure au lac Notre-Dame. C’est que Mara Tremblay a toujours excellé dans les pièces flirtant avec le country qui évoquent généralement l’amour dans toute sa splendeur et sa complexité. Cassiopée, la première décharge d’énergie de l’album, semble un peu perdue entre deux ballades. C’est peut-être la mélodie un peu simple qui m’a laissé sur ma faim. Il y a ensuite quelques autres chansons correctes, avant la très punk Carabine dont le changement de rythme surprenant a réussi à repiquer ma curiosité. En dormance est possiblement ma chanson favorite sur l’album, une pièce beaucoup plus inventive avec des sonorités à la fois suaves et lourdes. La fin de l’album bien plus calme est à mon avis plus intéressante. Les pièces rappellent parfois son travail méticuleux sur l’opus Les nouvelles lunes. Des pièces comme Avec le soleil et En attendant dimanche atteignent la cible par leur dépouillement et leur sensibilité. Croissant de lune est une autre réussite de cette deuxième moitié d’album, la basse persistante soutenant une mélodie riche.

Bref, j’aurais vraiment voulu adorer l’album et qu’il soit le meilleur de la cuvée québécoise de 2017, mais après plusieurs écoutes, je dois admettre que malgré la beauté des textes et les arrangements variés, je n’adhère pas au côté plus direct des pièces. Elles perdent parfois en complexité et surtout en originalité. La deuxième partie de l’album, beaucoup plus captivante, augmente l’appréciation générale. La réalisation assurée cette fois par Mara est aussi fort intéressante; assez brute sans toutefois être brouillonne. Elle était sans aucun doute prête à prendre ce flambeau. Il faut aussi mentionner la démarche familiale qui ajoute certainement une aura à la trame narrative de Cassiopée. Sans être un faux pas, cet album restera correct dans une discographie étincelante. Toutes les étoiles d’une constellation ne brillent pas toujours aussi fort. Heureusement, on peut être assuré qu’en concert, ce sera un beau moment, comme toute soirée passée avec cette Artiste.

 

Keith Kouna – « Bonsoir Shérif »

Keith Kouna
Bonsoir Shérif
(Duprince)

Keith Kouna, héros local et poète sombre, nous revient avec un 4e album solo intitulé Bonsoir Shérif. Le dernier disque « régulier » de Kouna, Du plaisir et des bombes (l’incroyable projet de Voyage d’hiver étant une relecture de 24 lieds de Schubert), voyait le chanteur iconoclaste emprunter un virage plus pop. Pop ici est un terme relatif à la quantité de vers d’oreille encore bien ancrés dans le cortex de tout mélomane ayant donné quelques écoutes attentives à l’album; on est loin d’un artiste pop au sens aplaventrisme devant les radios commerciales pour plaire au plus grand nombre du terme.

Cette fois, malgré les airs pop d’une chanson comme Poupée, on retrouve une plus grande variété dans les sonorités, passant du post-punk style années 80 sur Vaches, aux brulots rock très Kounesque de Shérif, Madame ou Marie, au groove surprenant de Congo et à l’inclassable Doubidou. Cette dernière, un hymne de style cabaret dédié à la déchéance de l’homme capitaliste est accompagné d’un rythme de clavier que n’aurait pas renié Pierre F. Brault, créateur de la musique pour Passe-Partout. Cette dichotomie chère à l’oeuvre de Kouna entre une musique plutôt joyeuse et un texte furieusement cynique n’a jamais été aussi frappante. Malgré cette vaste palette sonore, l’album est assez linéaire côté thématique. On parle généralement de déchéance humaine (Poupée, Vaches et Pays) parfois vue sous la lentille de la guerre (l’excellente Marie et Congo), de la répression policière (la très évocatrice Shérif), de la dépression (Madame) et de l’apocalypse (Berceuse).

Si l’ensemble est très cohérent, la pièce d’ouverture Ding Dang Dong, laisse perplexe. La poésie énumérative de Kouna est aussi très présente, le procédé étant utilisé dans la plupart des chansons peut devenir irritant à la longue. Certaines chansons, comme Poupée et Pays, seront d’ailleurs de solides défis mnémotechniques pour l’interprétation en concert, mais Kouna n’a jamais été terrorisé par les longs textes (il suffit de penser à Godichons). Malgré ces petites doléances, Bonsoir Shérif, est un autre bon disque de Keith Kouna qui est heureusement devenu un incontournable de la scène musicale québécoise.

Maude Audet – « Comme une odeur de déclin »

Maude Audet
Comme une odeur de déclin
(Grosse boîte)

Comme une odeur de déclin est le deuxième album complet de Maude Audet, cette fois réalisé par Ariane Moffat et soutenu par la maison de disques Grosse Boite. Initialement, le titre provient d’une adaptation francophone de la titanesque Smell Like Teen Spirit parue l’an dernier sur son Bandcamp et depuis disparue dans le gouffre sans fond de l’Internet.

Gallaway Road ouvre l’album d’une façon convaincante avec sa délicate mélodie de guitare mélancolique. C’est déjà, dès la première chanson, parmi les meilleures compositions que Maude Audet nous ait offertes jusqu’ici. Sur Nos lèvres retournées, on retrouve des sonorités évoquant ses chansons précédentes. On retrouve cependant un petit quelque chose de plus riche dans l’ensemble, ce qui faisait parfois défaut sur l’offrande précédente plus linéaire d’Audet. Est-ce la batterie inventive, ou plutôt les délicats choeurs en arrière-plan? Ce qui est certain, c’est qu’à l’écoute de ces compositions on entend rapidement la volonté des artisans de ce projet d’enrichir globalement les sonorités de ce disque. Plus loin, impossible de ne pas avoir un immense coup de coeur pour la merveilleuse Dans le ruisseau sur laquelle Antoine Corriveau vient y poser sa voix. Sans être essentiel à la pièce, cet ajout est fort sympathique et la pièce sied bien à l’univers de ce dernier. Les arrangements de cordes par la polyvalente Marianne Houle sont somptueux et ils en font une pièce maitresse de ce disque. Léo complète avec délicatesse la solide première moitié de ce disque.

Si après l’interlude quasi instrumental Dépeuplée, quelques pièces tombent un peu à plat, l’album se conclut de belle façon. Il y a d’abord Mirage, la pièce la plus rock de l’album, sur laquelle on peut sans aucun doute déceler l’influence de Marie-Pierre Arthur (qui a d’ailleurs fait grâce de ses talents de bassiste sur cet album), puis l’épilogue de ce court disque intitulé La montagne, est une autre magnifique pièce soutenue par un subtil rythme chevaleresque de la batterie de Robbie Kuster (connu pour son travail avec Patrick Watson).

Les textes flirtent souvent autour des très fertiles thèmes des relations amoureuses, parfois belles, parfois difficiles, sans jamais sombrer dans le misérabilisme ou le kitsch. La plume vaporeuse et poétique de l’auteure, soutenue par l’écrivaine Erika Soucy, est efficace. Cette fois cependant, c’est l’apport des mélodies vocales plus travaillées et des textures sonores plus variées qui permet à Maude Audet de délivrer un des très bons disques de cette rentrée.

 

 

 

Voici quelques photos du lancement prises au Knock-Out le 28 septembre dernier

Dany Placard – « Full Face »

Dany Placard
Full Face
(Simone Records)

Après ma première écoute de Full Face, le petit dernier de Dany Placard, j’ai eu envie de serrer le grand gaillard dans mes bras. Oui, je sais, c’est pas parce que ça va mal dans tes chansons que ça va vraiment mal dans ta vie, mais ça prend un minimum de nuages sombres dans son coeur pour écrire des trucs comme ceux qu’on retrouve sur cet album.

Heureusement, les paroles sombres sont accompagnées d’un rock qui s’éloigne pas mal du Placard traditionnel, plus country-folk. Serait-ce l’influence de Vivianne Roy (Laura Sauvage), avec qui il travaille depuis quelques années et qui est elle-même très influencée par le bon vieux rock? Bon, je vous vois venir… « Mais Jacques, Santa Maria rockait pas mal, lui aussi! » M’a vous répondre comme mon fils : « Oui, mais… »

Oui, mais c’est l’esprit qui est différent. Au lieu de faire du folk avec une guitare électrique, Placard emprunte çà et là des sonorités à Nirvana (les dernières secondes de La confesse rappellent BEAUCOUP celles d’All Apologies) et aux War on Drugs, par exemple. Y’a même quelques petits relents de Tame Impala… et de Laura Sauvage! Ça peut laisser des égratignures (y’a quelques méchants beaux solos de guitare) comme ça peut être vachement planant grâce à la présence subtile, mais fort opportune, de cordes et de claviers.

Si on apprécie les gros rocks de Full Face (notamment la pièce-titre qui, malgré son tempo un brin ralenti, se termine avec fougue avec un solo de feu, du piano et des choeurs… un peu comme si Jack White reprenait les dernières minutes d’Hotel California sur l’acide), il y a aussi quelques maudits beaux moments de tendresse comme sur Mon amour était plus fort que ce qu’on voit dans les rues, une ballade triste, un gros plain cochon comme ceux qui finissaient nos danses au secondaire, ou sur Vince, une toune que Kurt Cobain aurait probablement écrite s’il avait grandi à Laterrière plutôt que dans l’État de Washington (et s’il était des nôtres en 2017).

Ce son qui rappelle beaucoup les années 1990, mais qui demeure tout à fait actuel, accompagne parfaitement les thématiques qu’on retrouve sur Full Face. L’abandon, la solitude (l’envie d’être seul… de se mettre un gros casque de moto sur la tête pour étouffer les sons), le doute, l’angoisse, Manon, non, c’est pas jojo, mais ça n’a pas besoin d’être froid non plus, bien au contraire… L’énergie déployée dans plusieurs des chansons vient nous prendre par les tripes, on peut aisément écouter tout en tapant du pied et en hochant la tête!

La magnifique Virer d’bord, qui conclut l’album, nous montre un Placard vulnérable : une voix toute en douceur, des arrangements magnifiques (guitare acoustique, piano et cordes), et quelques perles in your face côté paroles :

Oui, j’ai perdu la foi

J’crois pu en rien, ça va pas ben

Des jours, c’est mieux…

Encore là, même si on connaît le franc-parler de Placard dans ses chansons, il faut reconnaître que sur Full Face, l’auteur-compositeur-interprète se fait beaucoup plus subtil et imagé, ce qui permet à l’auditeur de s’approprier ses chansons (hé, on a tous eu un Vince dans nos vies… en tout cas, je pense!).

Guillaume Bourque, qui a coréalisé l’album avec Placard, a réussi à brider ce dernier qui reconnaît que Full Face aurait probablement été un peu moins accessible (surtout pour les fans de la première heure) s’il n’avait pas été là. Le résultat : un album qui, sans être déroutant, permet de sortir des sentiers que Placard a battus depuis dix ans. C’est tant mieux, parce que c’est un beau voyage, même s’il y a quelques tunnels assez sombres en chemin.

On en redemande!

Julie Aubé – « Joie de vivre »

Julie Aubé
Joie de vivre
Les Disques de la cordonnerie

Après avoir parcouru la Quatrième dimension avec les Hay Babies et vécu une aventure solo avec Laura Sauvage, c’est au tour de Julie Aubé de lancer sa Joie de vivre.

Produit par Marc Pérusse sur une console analogue de seize pistes, le son, on ne peut plus rétro, est assumé. Julie Aubé a coréalisé l’album avec lui et elle y ajoute ses inspirations musicales à la Thin Lizzy ou Black Sabbath. Cette façon de faire donne à sa musique une sonorité unique en son genre et qui sort des sentiers battus.

Dès Joie de vivre, ce sont les arrangements faits par ses complices Mike Trask et Garrett Mason qui ressortent. « Où est-ce que tu l’as mis ta joie de vivre« , nous demande-t-on en fin de chanson titre.

J’ai eu un énorme coup de coeur pour le titre Rêves en couleur, qui sonne tout droit sorti des années soixante-dix, mais tout en étant très actuel. Dans Home’s At, la musicienne recherche la stabilité d’une maison. Elle se dévoile davantage dans Voir un homme et Dormir seule. Les instruments sont très lointains du son des Hay Babies, mais ce changement va à Julie comme un gant.

Sébastien Michaud, qui joue flûte traversière, saxophone, trombone et trompette, vient ajouter son grain de sel. Un son quelque peu country dans Tu veux savoir nous accroche l’oreille. La sonorité vintage est belle est bien présente dans Radio bingoLa voix de ma mère nous laisse sur une Aubé toute en introspection.

Julie Aubé a réussi le pari de mélanger rock, blues, folk et psychédélique dans un album qui mérite d’être écouté. Il est facile d’entrer dans sa tête et de saisir comment elle pense, ses états d’âme. Elle s’appuie sur ses collaborateurs et montre son talent. On tape du pied, on chante: c’est un album parfait pour un roadtrip.

Est-ce qu’on a retrouvé notre joie de vivre à la fin de l’écoute de cet album? Oui, sans aucun doute! C’est une véritable réussite!

Tire le coyote – « Désherbage »

Tire le coyote
Désherbage
(La Tribu)

Dire que Désherbage, le quatrième album studio de Tire le coyote (Benoît Pinette), le troisième sur l’étiquette La Tribu, était un album attendu est un pas pire euphémisme. Mitan et Panorama ont été acclamés par la critique (dont votre humble serviteur) et au fil du temps, Pinette et sa bande se sont bâti un public de plus en plus large, qui apprécie sa voix particulière, ses musiques douces pour l’oreille, mais surtout ses textes d’une grande beauté.

Si vous aviez peur que tous ces éléments ne soient pas réunis sur Désherbage, je vous rassure immédiatement : tout est là, la voix, la musique et la poésie! Faut dire que l’équipe au complet est toujours dans le navire… les mains habiles de Shampouing à la guitare, le groove de Cédric Martel à la basse et les rythmes subtils de Jean-Philippe Simard, auxquels s’ajoutent cette-fois ci d’autres mains habiles, soit celles de Simon Pedneault à la guitare (également à la coréalisation avec Pinette et Shampouing) et de Vincent Gagnon au piano et aux claviers.

Cet ensemble de dix titres montre un Tire le coyote en pleine possession de ses moyens, autant sur les plans de la musique que de la poésie. L’évolution se poursuit, Désherbage se démarque autant de Panorama que celui-ci se démarquait de Mitan. Musicalement, Pinette et ses complices demeurent résolument folk, mais l’ajout d’un deuxième guitariste et d’un pianiste ajoutent une profondeur qui permettent à Tire le coyote d’étendre sa palette de couleurs et de prendre une tangente beaucoup plus rock (d’ailleurs, certains morceaux font joyeusement taper du pied). C’est un peu comme si Bob Dylan avait branché sa guitare au Festival de musique folk de Newport. C’est ici que l’apport de Simon Pedneault prend toute son ampleur. D’un autre côté, les morceaux les plus doux bénéficient grandement de la finesse du jeu de Vincent Gagnon sur les touches d’ébène et d’ivoire. D’autres font même penser à du Dylan des années 2000 (je me suis même demandé si mon lecteur audio n’avait pas fait des free games aux premières notes de Toit cathédrale… jusqu’à ce que j’entende la voix aiguë de Pinette!).

Cependant, avec Tire le coyote, on porte une attention toute particulière aux textes. Parce que, comme d’aucuns l’affirment, Benoît Pinette est un de nos meilleurs paroliers (avec Stéphane Lafleur) à l’heure actuelle. Il a le don de créer des images fortes et colorées en utilisant un vocabulaire riche et des métaphores savantes, mais il ne tombe pas dans le piège de l’intellectualisation à outrance, faisant plutôt appel à des mots que tout le monde comprendra facilement. Pinette a cette facilité de trouver des rimes originales (fuck les rimes faciles toutes en « é ») qui rythment ses chansons. Et il y a cette diversité de sujets… oui, il y a l’amour (notamment Tes bras comme une murailleToit cathédrale), mais il y a aussi les pertes douloureuses (Pouvoirs de glace), la maladie (bouleversante Le ciel est backorder – qui à elle seule me rentre dedans comme un album de Corriveau; cette pièce est tout simplement parfaite et se hisse avec Confetti au sommet de ma liste de chansons préférées de Tire le coyote), la sagesse (mélancolique Chanson d’eau douce, qui conserve une belle lueur d’espoir) et la nostalgie (DésherbageFifille)… Ah, il y a cette savoureuse adaptation de Video Games de Lana Del Rey où Pinette réussit à ploguer Camus et Grand Theft Auto dans la même chanson!

Avec Désherbage, Tire le coyote prouve une fois de plus qu’il est un phare pour le folk d’ici. Plus ça va, moins on a envie de parler de ses influences et plus on a envie de parler de tous ceux et celles que Benoit Pinette va influencer tout au long de sa carrière (qu’on souhaite encore longue et prolifique). Ses chansons aussi personnelles qu’universelles, riches, complexes, colorées, mais tout à fait accessibles à tous méritent qu’on s’y attarde longuement, qu’on se laisse bercer par les douces (et moins douces) mélodies et par les mots qui les composent.

Vous pouvez être certains que je vais tout faire pour ajouter Désherbage à ma pile de vinyles et que je vais l’écouter jusqu’à usure complète.

Merci Benoit. Tu m’as encore fait du bien.

Laura Sauvage – « The Beautiful »

Laura Sauvage
The Beautiful
(Simone Records)

Quand on a annoncé la sortie de The Beautiful, on a été plusieurs à célébrer… Laura Sauvage (Vivianne Roy, des Hay Babies) est une des artistes les plus intéressantes à l’heure actuelle grâce à un rock qui tire sa source dans les années 1970 tout en sonnant actuel. Et on serait tenté de dire que le successeur d’Extraordinormal poursuit dans la même veine.

En fait, les limites de l’auteure-compositrice-interprète acadienne semblent avoir été poussées un peu plus loin. Oui, on reconnaît Sauvage assez facilement sur ses chansons qui ont pour la plupart un petit côté rock psychédélique très années 1970. Everything is In Everything (et son « les meilleures choses de la vie, ce ne sont pas les choses, c’est la vie ») est déjà très prometteuse, mais c’est avec You’re Ugly When You Cry, la deuxième pièce, qu’on prend vraiment la mesure de la créativité de la jeune femme. Tout à coup, on se retrouve quelque part en 1978 et on se dit que les Mac et autres Blondie de ce monde risquent d’avoir de la concurrence.

À peine deux tounes derrière la cravate qu’on regrette déjà de ne pas avoir d’auto. The Beautiful, c’est l’album parfait pour un petit road trip.

Alien (Anything Like It, Have You?), avec ses synthétiseurs, est le genre de morceau qu’on relance immédiatement après l’avoir terminé à quelques reprises. C’est bon, ça part lentement, c’est groovy à fond, puis les guitares prennent de plus en plus de place. Les refrains sont comme de petites poussées d’adrénaline qui nous préparent pour une finale des plus explosives.

Dit de même, ça a l’air complexe, mais maudit que c’est efficace… et accessible!

Il y a une belle dualité entre le rock fougueux de Roy (Monkeys in Space et ses guitares qui graffignent) et sa douceur (Vegas et Patio Living). Les deux se complètent à merveille et permettent à l’album de prendre de nombreux virages intéressants. Ajoutez à cela quelques commentaires sociaux (Song for D.J.T. s’adresse directement à un certain Donald Trump), et vous avez tout ce qu’il faut pour passer une demi-heure fort agréable.

Toujours bien appuyée (Dany Placard, François Lafontaine, Nicolas Beaudoin, auxquels s’ajoutent Katrine Noël et Julie Aubé, ses complices des Hay Babies, aux choeurs), Roy assure ici les commandes devant et derrière la console. Le résultat? Un son qui lui colle à la peau.

On sent qu’on va beaucoup écouter The Beautiful cet automne. Parce que l’album passe par toute la gamme des émotions. Parce que ses riffs sont accrocheurs sans tomber dans la facilité. Comment dire? Ça graffigne doucement, comme des ongles qui te marquent doucement la peau… ça fait pas trop mal sur le coup, mais la sensation peut durer un bon moment.

Comme quoi on peut prendre son pied dans la douleur!